Des enseignes qui plutôt que des signatures ou des représentations sont de fières déclarations d'une première, ou du moins d'un talent. Comme des emblèmes de l'ingéniosité, de la grâce et de l'élégance avec laquelle on travaillait autrefois à Milan. Une rapide visite nostalgique/blasonnée à travers la fierté de ses symboles de production. Des bannières 'ante litteram' du 'Made in Italy'.
OTTICA ARNALDO CHIERICHETTI

Dans l'optique de l'entreprise

Arnaldo Chierichetti ouvre son magasin d'optique et photographie en 1914. Malgré les quelques déménagements (dont le dernier à cause d'un bombardement), il reste implanté au croisement historique entre Corso di Porta Romana et Corso di Porta Vigentina. L'enseigne actuelle date de 1945. Tout au long de la longue œuvre accomplie d'abord par Arnaldo et ensuite par sa fille Elda, l'attachement à la tradition et l'actualisation sont toujours allés de pair. Pendant quatre-vingt dix ans, le magasin alimente le lien avec la ville, en assumant une fonction importante de promotion culturelle de l'activité d'entreprise. L'exposition d'appareils photo et la belle vitrine d'époque avec des lunettes d'opéra, d'anciennes lunettes et des outils optiques admirables dans le magasin, ne peuvent que raconter ce qu'il y a de vrai, la recherche et la passion d'Arnaldo et Elda pour certains aspects de leur travail. Un beau livre a pensé au reste ; monsieur Cristian Scotti, gérant actuel et membre du conseil d'administration, est particulièrement fier de nous le montrer.


GIOVANNI GALLI

Le goût du bouche à oreille

La pâtisserie chocolaterie Giovanni Galli, depuis 1911 est spécialisée dans la production artisanale de marrons glacés, boeri (cerises au chocolat), pralines au chocolat et la pâte d'amande. Faire les marrons glacés, que les milanais aiment tant, est un art avec des règles très strictes : dix jours de cuisson dans le sirop de sucre, puis une couche de glaçage très fine (qui ne doit pas couvrir le goût de la châtaigne), et pour finir le passage au four. « Aujourd'hui, nous suivons encore les recettes de mon arrière-grand-père », révèle Federico Galli, le propriétaire de la quatrième génération. « Nos produits sont faits à la main, avec des matières premières de qualité et rigoureusement sans agents de conservation. Les altérer serait un risque impardonnable ». Puis il ajoute : « La faculté d'économie où j'ai étudié ne reflète pas notre réalité. Nous, nous sommes des artisans nés. Devenir grands, pourrait dénaturer l'identité de la marque et du magasin ». Federico est très ferme. Il préfère encore, au fracas de la publicité, le murmure du bouche à oreille. Plus fiable et durable.


GIN ROSA

Le temple de l'apéritif

Né, selon certains, sous le nom de Bottiglieria del Leone vers 1860, l'établissement prend ensuite le nom de « Caffè Canetta », à partir de celui de son propriétaire suivant qui est aussi l'inventeur du premier apéritif de la maison : le Costumé Canetta. Au début du 20e siècle, Luigi Donini (concepteur de la Mixture Donini) révolutionne la physionomie de l'établissement, en l'équipant d'une machine à café et d'un comptoir moderne. En 1931, l'activité est reprise par la famille Marangione, qui renomme Gin Rosa l'ancienne mixture Donini, en donnant à l'établissement son nom et son enseigne définitifs. Le Gin Rosa légendaire, dont la formule secrète est enregistrée en exclusivité mondiale, se boit seul ou comme base de nombreux cocktails. Mais surtout, ne se boit qu'ici. Comme le savent bien tous les nobles milanais qui ont honoré le bar avec leurs visites. Depuis 1999 l'activité du Gin Rosa est entre les mains de la famille De Luca, des amoureux de la tradition d'un lieu qui a traversé l'histoire de la ville.


MITAROTONDA

À force de passion

Mitarotonda, présent avec sa propre enseigne depuis 1987, perpétue la tradition historique du légendaire magasin Gallini, ouvert en 1888. « Gallini était le temple de la musique. J'y entrais sur la pointe des pieds. » Raconte Paola Mitarotonda, première femme à faire partie de l'Association des accordeurs italiens de pianos et propriétaire actuelle. « Le reprendre a été un rêve et un honneur en plus d'une folie irrésistible. » En 2009, lorsque le loyer est devenu prohibitif, Paola a déménagé au bout de la rue et redimensionné l'enseigne, en conservant l'atmosphère et le mobilier d'origine. Dans le magasin il y a six cents tiroirs en noyer pour les partitions avec environ vingt-huit mille titres. On y vend, loue et accorde des pianos, des guitares, des violons et des violoncelles. On y trouve des accessoires de toute sorte (des métronomes, des pupitres, du papier à musique, des albums) et on vient y demander des conseils. « J'aime mes pianos et j'admire les musiciens. La musique est un effort et une chance. » Et le temps de Paola est un « Allegro Moderato ».


GLACIER SARTORI

Mieux vaut peu mais bons

L'histoire d'Andrea Sartori, fondateur du glacier, semble le cliché de l'italien dévoué et rêveur. Mais elle est vraie. Dès son arrivée à Milan en provenance de Trévise, Andrea fait l'ouvrier dans un glacier. Il se passionne pour ce domaine, il l'étudie et en 1937 il achète un chariot sur deux roues sur lequel il propose ses glaces. Du chariot il passe au kiosque, qui en 1947 se stabilise dans la position actuelle. La clientèle d'Andrea et de son épouse Stella augmente, et dans les années du boom leur fils Giorgio se lance lui aussi dans l'activité, dont la gestion est aujourd'hui confiée au petit-fils Anthony. L'enseigne n'a connu que de rares relookings, strictement nécessaires. Les glaces aucuns : artisanales et crémeuses comme le veut la tradition. « Nous donnons à manger à nos clients ce que nous donnerions à nos enfants » affirme Anthony. « Nous connaissons et choisissons tous les ingrédients de nos glaces. Les modes et les sirops ne nous intéressent pas ». Les meilleurs (rares) goûts classiques, des granitas d'enfer et pas de glaces au schtroumpf. Oh, Sartori !


MUTINELLI

La tête haute

L'enseigne de style art nouveau datant de 1888 nous introduit dans la plus ancienne chapellerie de Milan. Ouvert dans les mêmes locaux et toujours géré par la même famille, le magasin conserve un sol et un mobilier d'époque. Mais surtout, il expose des murs de chapeaux de toutes les formes et matières : des bonnets, des casquettes, des bérets et des hauts-de-forme. En feutre, en tissu, en cuir, en paille ou en poils. « Je souffre du syndrome de l'encerclement », affirme le propriétaire, en indiquant la rue de la mode. « Parfois les étrangers pensent entrer dans un musée, et demandent si les chapeaux sont à vendre ». Il est passionné mais réaliste, Matteo. « Les activités familiales sont destinées à disparaître. Les enfants peuvent choisir des métiers différents de ceux de leurs parents. Qui peut encore se permettre une formation ? », puis il continue : « Même si le chapeau italien est le meilleur au monde, les petits ateliers artisanaux qui le produisent n'arrivent pas à faire face aux coûts et aux logiques industrielles. » Business is business, yeah. Mais vous, Matteo, résistez. La tête haute.


PHARMACIE FOGLIA

Apothicaires 2.0

La troisième pharmacie la plus ancienne de Milan a été fondée en 1835 par la famille Foglia, où il y avait jadis une « boutique pharmaceutique avec laboratoire attenant ». La façade de l'élégante construction du 17e siècle qui l'abrite et conserve les bas-reliefs en marbre de chimistes et scientifiques de renom en témoigne également. Les inscriptions en or à l'extérieur ont en revanche été modifiées par la gestion passée. Depuis huit ans la pharmacie continue son activité grâce au directeur Paolo Vigo et aux associés. « Notre laboratoire galénique travaille à plein régime. Nous préparons des produits à base de plantes, des médicaments personnalisés et notre propre gamme de produits dermo-cosmétiques d'inspiration végétalienne. Non testée sur les animaux. » Nous explique le directeur. « Chez nous la tradition de la pharmacopée galénique va de pair avec la recherche dernier cri et avec les nouvelles demandes des consommateurs. Certes, nous proposons des médicaments, mais surtout notre attention et nos conseils parce qu'aujourd'hui le pharmacien a, en fait, remplacé la figure du docteur généraliste d'autrefois. » Exact, docteur !


PÂTISSERIE GRECCHI LUIGI

Le parfum de l'artisanalité

En marchant le long de Via Piero della Francesca, dans la zone Sempione, il peut arriver d'être littéralement enivré par le parfum le plus délicieux de la terre : le mélange typique de gâteaux et crèmes de toutes les qualités des pâtisseries artisanales. Celle de Luigi Grecchi, à l'enseigne rassurante avec ses empattements, fut ouverte en 1959. À gestion familiale, elle est aujourd'hui gérée par son fils Antonio avec le dévouement authentique du pâtissier né. “Sur la qualité et sur l'originalité je ne transige pas.” Nous dit-il. “Pour nous, c'est un point d'honneur qui nous a toujours récompensé. Même en période de crise.” Il doit être fier de ce qu'il fait, Antonio, pour travailler tous les jours de douze à quinze heures et choyer une clientèle toujours plus exigeante. “C'est un plaisir de voir un sourire.” Nous dit Antonio. “En particulier à Noël, lorsque l'on laisse libre cours à notre imagination avec les emballages personnalisés, les chocolats et les gâteaux à pâte levée : panettone, veneziane...” Nous l'arrêtons seulement parce que nous avons l'eau à la bouche.


COMORETTO

Ampoules et résistance

Ada Comoretto (88 ans), est propriétaire depuis 1943 du magasin de matériel électrique ouvert par son père. Mais ce qui fait d'elle une véritable “résistante” c'est que son magasin se trouve Corso Como. Pour ceux qui ne le savent pas, le nouveau cœur de la vie nocturne milanaise. Assiégée par des boutiques étincelantes et des établissements branchés, l'enseigne de Comoretto Tecnoelettrica (refaite telle quelle seulement parce qu'elle ne tenait plus debout !), est même attendrissante. Et pourtant, en dépit de tous ceux qui auraient voulu acheté le magasin pour en faire un bar de plus, Ada continue à vendre des ampoules à lumière chaude et des babioles de rechange introuvables. Et elle continue aussi à ne pas accepter les cartes de crédit. “Corso Como a perdu les caractéristiques du quartier” dit-elle “les relations de bon voisinage n'existent pas, parce que les employés vont et viennent. Le magasin n'est pas le leur. En revanche, celui-là, c'est ma création”. Elle est fière, Ada. Surtout des clients qui passent la voir ... pour bavarder un peu.


PETTINAROLI

La fierté de la tradition

L'enseigne actuelle de Pettinatoli appartient à la fin des années 50. Mais à l'intérieur du magasin, il y a encore les enseignes originales de 1881. L'activité a débuté comme papeterie avec atelier attenant de typographie et reliure. Durant toutes ces années, elle a imprimé des cartes de visite, des invitations de mariage, naissance et communion. Consacrant aux événements les plus importants des milanais des papiers et créations de grande valeur. Monsieur Francesco qui porte le nom de son arrière-grand-père fondateur, est attaché au terme “papeterie”, même si il en fait peu : d'élégants carnets reliés en cuir (qui, ça n'a pas l'air vrai, mais se vendent énormément) et quelques idées cadeau originales ; tous ces articles provenant de petits ateliers artisanaux traditionnels milanais. Monsieur Francesco adore les anciennes affiches. En particulier si elles ont trait à la géographie. “Il y a tout un monde de passionnés, cartographes et collectionneurs qui viennent chez moi.” Nous raconte-t-il en souriant “La spécialisation protège contre la crise”. Mais son amour pour la tradition typographique milanaise, doit avoir bien aidé aussi.


HORLOGERIE, ORFÈVRERIE PICCOLO

Des métiers aussi anciens que précieux

La Bijouterie Piccolo a ouvert en 1918 (détail dont se vante l'enseigne même), dans une construction historique au cœur de la ville. Monsieur Tommasi, auquel elle appartenait, l'offrit en 1986 à un jeune horloger passionné. Ivano Piccolo accepta et, depuis lors, il continue de s'en réjouir. Il tient à dire que son magasin est un véritable petit musée de bijoux anciens. Des pièces précieuses, mais aussi des matériaux “altératifs” qu'il recherche avec obstination. Il y a certains outils précieux des années 40 dans la boutique : un tour manuel, une balance, un meuble à tiroirs contenant du matériel d'horlogerie. Parce que monsieur Piccolo non seulement vend des montres super garanties, mais en plus il les répare ! Il est le seul à le faire au magasin et il nous révèle : “trente ans après, j'en ai encore du plaisir. À tel point que je les répare toutes. Pour autant qu'elles soient précieuses pour ceux qui me les amènent.” À une époque où désormais tout est numérisé, un ancien métier, habile et manuel comme celui-ci a un charme presque hypnotique.


DITTA GUENZATI

Comme des larmes sous la pluie

« En automne notre magasin, et d'autres encore, sera expulsé du 'Palazzo delle Generali', pour céder la place aux célèbres marques habituelles de la mode. Nous faisons appel à la propriété, aux Associations Professionnelles, à la Municipalité, à la Région et aux journaux, pour ne pas perdre une partie de la mémoire de la ville. » Ce sont là les mots, que nous n'aurions d'ailleurs jamais voulu entendre, de Luigi Ragno, le fils de celui qui a marqué le magasin d'une empreinte décisive, en ajoutant aux textiles, les vêtements et les accessoires d'origine anglo-saxonne qui l'ont rendu célèbre dans le monde. Nous devions écrire quelque chose sur l'Entreprise la plus ancienne de Milan, fondée en 1768. 250 ans d'activité, deux sièges, trois gestions familiales et un changement d'enseigne : lorsqu'en 1960, après le transfert dans le Palais des Assurances Generali, le magasin historique doit s'aligner sur ceux voisins. Nous aurions voulu raconter l'histoire d'une tradition inchangée de style, recherche et passion. Mais tout cela risque de disparaître en septembre. Comme des larmes sous la pluie.


CHEMISERIE CORDUSIO

Honneur au classique

L'enseigne de la Chemiserie Cordusio est la même depuis 1943. Pas de majuscules, rien de criant. Presque trop discrète. Avec un mépris aristocratique envers la publicité, la Chemiserie n'a pas de site, elle ignore les réseaux sociaux et ne croit pas aux commentaires. La seule et unique forme de communication acceptée par le propriétaire Massimo Canziani (fils du fondateur) est le bouche à oreille. Qui d'ailleurs, marche très bien depuis désormais soixante-treize ans. Monsieur Luca, employé, nous explique que le travail a une relation directe avec la parole, car il est fondé sur le conseil, sur la confiance et sur la relation qui se crée avec la clientèle au fil du temps. Et un client satisfait en envoie d'autres. La Chemiserie a servi de nombreuses personnalités du journalisme milanais. Chez qui d'autre aurait pu aller (par exemple) Indro Montanelli ? “Nous devons résister” soutient Luca. “Aujourd'hui il y a beaucoup de concurrence de mauvaise qualité. Il ne faut pas céder aux sirènes de la mode facile”. Des détails soignés, des coupes classiques, des pantalons à pinces. C'est bien qu'ils existent et résistent, n'est-ce pas ?


BARBIER COLLA

À rebrousse-poil

L'« Antica Barbieria Colla » ouvre en 1904, mais s'installe à l'adresse actuelle en 1944. Franco Bompieri travaille aux côtés du deuxième propriétaire, Guido Mantovanini, dans les années 60. En 1975, il reprend le magasin et appose son enseigne. La renommée du magasin, qui conserve encore les meubles et les accessoires du début du 20e siècle, est attestée par les photos dédicacées qui tapissent les murs. Forcément ! Ici les cheveux, la barbe et la moustache sont traités comme autrefois. Autre que la mode ! Monsieur Bompieri a étudié, observé, écrit et utilisé ses mains d'or pendant soixante-dix ans. Les produits qu'il utilise dans la boutique (gare à vous si vous l'appeler magasin !) sont le résultat d'un savoir-faire artisanal. Des créations qui n'appartiennent qu'à lui et sa fille Francesca qui, sur l'avenir, a des idées bien claires : « Il y a des choses qui ne changeront jamais. Le respect pour les autres et pour le travail. La volonté de faire toujours mieux. L'humilité. Cet endroit est le fruit de tous ceux qui l'ont voulu ainsi. »


PECK

Les bonnes choses ont fait leur chemin

L'histoire de la plus célèbre épicerie de Milan débute en 1883, lorsqu'un charcutier originaire de Prague, Francesco Peck, ouvre une boutique Via Orefici. La charcuterie et les viandes fumées sont si bonnes qu'il obtient le titre de fournisseur à la Maison Royale. En 1918 Eliseo Magnaghi achète la boutique et la déplace Via Spadari, où elle se trouve encore aujourd'hui. Peck devient le point de rencontre de l'élite milanaise, accueillant des personnalités importantes, des auteurs et des intellectuels. Dans les années 50 la culture de la pause déjeuner est inaugurée sur le comptoir de Peck : nettement plus invitant qu'un restaurant d'entreprise. L'attrayante enseigne actuelle a été apposée par la famille Stoppani (successeurs des Graziali) en 1997. Depuis 2013 l'activité est entre les mains de Pietro Marzotto, Dans le temple de la gastronomie, aujourd'hui, tout est élevé : la qualité, le choix, l'élégance, le professionnalisme, la courtoisie ... et les prix. D'ailleurs Peck est l'un des emblèmes de la nourriture italienne dans le monde. Et plus « seulement » des milanais.


LIBRAIRIE BOCCA

Culture à soutenir

Il y a des endroits où, en entrant, on ressent le besoin d'enlever son chapeau. Même s'ils n'occupent que 50 mètres carrés. La Librairie Bocca, en activité depuis 1775, est probablement la plus ancienne d'Italie. Ouverte par les frères Bocca à Turin, elle a eu cinq sièges, dont seul celui de la Galerie, daté 1930 a survécu. De sa liste interminable de prix, nous citons celui dont Giorgio Lodetti, le propriétaire actuel, est le plus fier : l'élection de la part de la fondation FAI comme “Lieu préféré”, en 2007. C'est dans cette librairie, aujourd'hui à vocation artistique, qu'ont été imprimées les œuvres des plus grands personnages du XIXe et du XXe siècle. Des livres qui ont contribué à bouleverser des anciens équilibres sociaux ou à ouvrir de nouvelles voies à l'évolution de la pensée. Et pourtant (mala tempora currunt) il a risqué la fermeture. Grâce au Conseil Municipal Pisapia, il bénéficie actuellement du renouvellement de la Concession Municipale moyennant une redevance particulière et ce jusqu'en 2025. Son partenariat avec Skira est une histoire récente.


MEJANA

Retour à l'original

Enregistré à la Chambre de commerce comme magasin de coutellerie et d'articles en cuir pour hommes en 1911, Mejana ouvre dans la Galerie en 1917, en se spécialisant dans la vente de stylos et solutions d'écriture. Avec le propriétaire actuel, qui succède à son père dans les années 90, nous sommes à la cinquième génération de Mejana. Un record. Roberto nous offre une vision entrepreneuriale claire que nous esquissons rapidement. « Aujourd'hui, vendre des stylos ça ne suffit plus. Une boutique historique doit produire quelque chose qui lui est propre et offrir un artisanat d'origine et local, allant au-delà du concept de la simple revente. Nous, nous avons ajouté à notre article « historique » (désormais de niche), une nouvelle production d'articles en cuir. Sur Internet, il est possible d'acheter des stylos de toutes les marques. Des sacs de qualité, réalisés par des artisans locaux en exclusivité pour nous, nous sommes les seuls à les avoir ». Plus qu'une inversion de tendance, cela semble un retour à l'origine du concept de boutique. Ou plutôt : un retour à l'original.


CENTENARI REPRODUCTIONS ARTISTIQUES

Reproductions d’art, cadres, objets précieux

L'enseigne de ce magasin historique, la même depuis 1860, semble une prédiction. En fait Centenari (qui signifie centenaires) est le nom de famille des fondateurs qui, l'année précédant l'Unité Italienne, ont ouvert un commerce de reproductions artistiques, peintures, cadres et objets précieux dans le salon de Milan. Depuis cinquante ans la boutique appartient à la famille Comini. Aujourd'hui Sandra, Gianni et Marcello continuent à défendre le respect de la reproduction artistique (où chaque œuvre est un original) en prodiguant de patientes explications aux clients qui souhaitent encore, et heureusement, savoir la différence entre une xylographie et une eau-forte, à quoi sert un tour, qu'est-ce qu'une matrice ... comment est faite une icône. « La passion pour l'art et l'artisanalité nous fait vivre », déclare Marcello. « Nous ne voulons pas qu'elle disparaisse ». Et à une dame qui demande l'un des bas-reliefs en bois exposés dans la vitrine il y a quelques temps, il répond : « Ils étaient d'un artisan du Tyrol du Sud. Malheureusement, ils sont terminés ». Eh oui, ici on ne fait pas de photocopies.


NOLI TABACS

Il y a fumée... et fumée

Articles pour fumeurs NOLI. Tabacs, cigares, timbres. Ce sont les mots diligents de l'enseigne que l'on peut lire sur la vitrine du bureau de tabac milanais historique (et en plein centre ville). Le nom est écrit dans un italique semblable à une signature. Le magasin, dans la Galerie depuis 1927, a été repris en 1973 par Leonardo Noli, qui le gère encore aujourd'hui avec ses enfants Luca et Simona. Monsieur Noli nous avoue en riant qu'il n'a jamais fumé. Et pourtant les cigares qu'il vend sont le fruit d'une sélection minutieuse des meilleures marques étrangères et italiennes. Et ceux portant la signature Noli, produits au Nicaragua, il les considère comme “sa création”. Il se définit un expert indirect, monsieur Leonardo, qui nous explique patiemment à quoi sert un humidor et quelles sont les différences entre les merveilleuses pipes qu'il expose. Peut-être parce que le travail le réjouit encore, ou peut-être parce qu'il aime en parler, mais d'après ses descriptions (permettez-nous d'être inconvenants en termes de bonne santé) fumer semble un art.


BERNASCONI

Vif-argent

Les propriétaires actuels de la boutique scintillante de Via Manzoni appartiennent à la quatrième génération des argentiers Bernasconi, qui en 1872 ont ouvert le premier atelier artisanal et en 1924 ont décroché le titre de “Fournisseurs de la Maison Royale” de Savoie. C'est à Claudio et Maurizio que nous devons le dernier déménagement de la boutique historique, aujourd'hui située dans le célèbre “quartier de la mode” de Milan, au milieu de firmes italiennes et étrangères prestigieuses. Aux produits manufacturés en argent sont venus s'ajouter, au fil des ans, des productions artisanales utilisant des matériaux naturels. On raconte que Gineva, l'épouse du fondateur Ernesto, avait de l'instinct et de l'intuition à revendre. Dans les années 30, inspirée par les plantes luxuriantes du jardin de sa maison éthiopienne, elle fit appliquer à son service en argent des poignées faites avec des racines de bambou. Le précieux service fut perdu lors du voyage de retour ; il en fut autrement pour l'idée, appliquée par ses arrières petits-enfants à la nouvelle collection qui porte son nom.


TRATTORIA TORRE DI PISA

La « dolce vita » milanaise en Toscane

En Mars 1959, dans la rue Fiori Chiari, Romano Meacci (toscan doc) accroche son enseigne là où il y avait celle de l'Auberge Trattoria da Omero. « Un menu sain et généreux à des prix modérés » comme l'indique la carte de 1962 conservée sous verre. Une clientèle, pour la plupart, composée d'ouvriers et d'employés de l'Académie de Brera voisine. Giancarlo Baghetti, à l'époque célèbre pilote de Formule Un, donne le coup d'envoi à un bouche-à-oreille insistant et après Camilla Cederna (journaliste et écrivain italienne) c'est le début d'un va et vient de peintres, d'artistes, de stylistes, d'industriels, d'acteurs, de cinéastes, d'intellectuels, de mannequins et de créatifs. « Nous servons souvent les enfants de nos clients historiques. » Raconte Ettore Gallarello, directeur et associé de la holding d'Alberto Cortesi qui a acheté l'établissement il y a une vingtaine d'années. « À part quelques retouches nécessaires pour être aux normes, nous avons tout laissé tel que c'était. Nous continuons à offrir des plats (toscans) de saison avec des ingrédients frais. » Souligne Ettore. Presque tout est comme avant : le mobilier, les sols, le menu sain. Même l'enseigne.


FORNARO

Une histoire dans l'histoire

Fornaro ouvre en 1945. Anita et Stefano Fornaro dorment dans le magasin sans vitres du cours bombardé et ils vendent des lanternes à pétrole, des bassines et des glacières : les articles de première nécessité de l'après-guerre. Pour Adriano et Lidia, les choses changent avec l'enseigne (celle actuelle), aux caractères typiques des années 60. La troisième génération, Stefano et sa sœur Eleonora vendent des articles-cadeaux, des petits électroménagers... et luttent contre l'impact environnemental. Livraisons à vélo en ville, sachets biodégradables, démolitions, collecte des déchets, etc. C'est coûteux de ne pas polluer, lorsqu’on ne veut pas peser sur la clientèle. « Nous avons respiré l'air du service au client, dans la famille. Ma grand-mère était une commerciale née et moi je continue à savoir tout sur tout le monde. » Nous raconte amusée Eleonora. « Pour faire les cours de cuisine nous démontons le magasin et travaillons même le dimanche et le lundi. » Le frère et la sœur ont écrit un livre pour les soixante-dix ans d'activité. Une histoire dans l'histoire. Milan remercie.


CARTOLERIA FRATELLI BONVINI

Point à la ligne

Monsieur Costante Bonvini ouvre sa papeterie en 1909, la seule dans un rayon de 25 km. Avec la presse typographique à pédale, sa première machine à imprimer (à laquelle feront suite les deux autres) il commence à imprimer des cartes de visite, des invitations et du papier à lettre. Sa fille Leila avec son mari Luigi Cambieri prennent en main l'activité. Lorsqu'en 2012 monsieur Luigi est sur le point d'abandonner le magasin à son sort, un groupe de passionnés le reprend et quelques années plus tard, la boutique rouvre. Edoardo Fonti (administrateur) nous guide à travers les collections de stylos, tampons, encres et crayons d'époque ; puis dans l'imprimerie, avec les machines encore en service et les anciennes casses de type Rossi : des rangées de petits tiroirs pour les caractères, les points et les virgules. Monsieur Fonti tient à souligner que chaque pièce de mobilier a été minutieusement restaurée et ramenée à la vie. Même l'enseigne est celle de 1909. Une merveille.


CAVES ISOLA

Chin chin, doc doc

Au cœur de la « Chinatown » de Milan, il y a un établissement avec un comptoir, une tour de babel d'étagères encombrées de bouteilles, une seule table (occupée) et plusieurs clients qui attendent un verre. Le mérite en revient à Giovanni Isola qui, en 1896, a ouvert une taverne avec cuisine : « Boeucc dell’Isola ». Après plusieurs gestions qui se sont succédées, à la fin des années 30 les cinq frères Isola (homonymie prédestinée ?) arrivent à Milan et reprennent les Caves en apposant l'enseigne actuelle. Des années plus tard Giacomo, fils du deuxième Isola, entre dans l'activité avec l’inestimable Milly, son épouse et l'un des premiers sommeliers d'Italie. En 1991 c'est le tour des propriétaires actuels. Le sympathique Luca, fils de Giovanni et Tina Sarais, ne gère pas un débit de boissons, mais une école de grâce et d'œnologie. « Notre établissement est un îlot de félicité » dit-il. « Tout le monde peut apprendre que derrière un verre de vin il y a des territoires, des cultures et des personnes différentes. » Et derrière le comptoir de l'îlot « Isola »... une passion DOC.


BAR MAGENTA

Des poètes, des marins et des rêveurs

Le Bar Magenta, situé au croisement entre Corso Magenta et Via Carducci depuis sa création, avec ses 109 ans est le plus ancien de Milan : une véritable institution. Depuis toujours un carrefour hétérogène de rencontres et de partages ; fréquenté par des universitaires, des artistes (célèbres et non), des poètes maudits, des représentants de la « Beat Generation », des révolutionnaires. Puis par des yuppies, la gauche caviar, des métalleux, des mannequins, des créatifs, des navigateurs et des rêveurs qui, à toutes les heures, ont affolé les tables extérieures sous la belle enseigne style art nouveau, ou l'intérieur avec le précieux mobilier d'époque : horloge dorée, comptoir caisse, buffets et comptoir d'origine. Des gens qui, bien que très différents, ont aimé l'atmosphère littéraire de l'établissement, l'efficacité approximative des serveurs (qui toutefois s'y connaissaient en sandwichs et en bières) et leurs « dissemblables ». Mais les temps changent, on le sait. Le bar Magenta a résisté aux propositions d'une chaîne de restauration rapide. Nous lui souhaitons de ne jamais trop vivre avec son temps.


MERCERIA GRASSI P.

La joyeuse boutique à boutons

L'enseigne de ce magasin (plutôt simple et un peu rétro) évoque une ville de Milan franchement différente. Ouverte en 1945 par madame Piera Grassi, la Mercerie est actuellement gérée par sa petite-fille Katia Pedrini, fille du propriétaire Marco. En entrant, vous êtes accueillis par une joyeuse explosion de couleurs et par une variété d'articles incroyable. Justement. “Pour s'en sortir, aujourd'hui, il faut satisfaire tout le monde.” Nous raconte Katia. “Parce que si autrefois on travaillait avec les ateliers de couture aujourd'hui ce sont les particuliers qui nous en demandent ... de toutes les couleurs. Et ils viennent même de l'extérieur ! ... Quand je pense que lorsque grand-mère voulait ouvrir, il y avait huit merceries dans la même rue et elle risquait de ne pas avoir la licence”. Continue Katia, amusée. “Heureusement, notre numéro est dans la rue Poliziano, où il n'y en avait pas encore.” Sur les huit merceries, la Mercerie Grassi P, est maintenant la seule de la zone. Et dans toute la ville de Milan, c'est désormais une rareté. Comment ferions-nous sans son incroyable déploiement de boutons ?


AL PASCIÀ

Lentement, artisanalement

Le magasin, situé au sein d'une construction datant du 16e siècle, Palazzo Casati Stampa, ouvre en 1905 à l'initiative d'un industriel de la pipe de Pavia : monsieur Carati. À l'époque, la pipe l'emportait sur la cigarette (10 à 1). Dédié au monde des articles pour le fumage lent, Al Pascià a connu seulement trois gestions familiales différentes. Au début des années 90, la famille Sportelli a élargi l'offre, en proposant des articles en cuir. Des blagues à tabac, des portes pipes, des portefeuilles, des porte-clés, des sacs et des valises. « Rien que des articles de haute qualité, rigoureusement faits main par des artisans locaux. » Soulignent messieurs Sportelli. « Nous avons été tentés de déménager », raconte Cosimo Sportelli, administrateur, « mais nous aurions déçu une clientèle de troisième et quatrième génération qui souhaite encore nous avoir ici ». Des boiseries en bois sombre, une atmosphère d'antan et juste une retouche à l'enseigne (des années 80). Dans la rue Torino d'aujourd'hui, une boutique est une rareté. Toutefois, elle attire un public toujours plus fatigué des centres commerciaux.


PÂTISSERIE COVA

Le salon où s'est jouée l'histoire

Pâtisserie, confiserie, salon de thé et bar sont les qualifications imprimées sur les bâches des vitrines de l'un des cafés les plus anciens et les plus titrés d'Italie, cité (même) par Wikipedia. Fondé en 1817 par Antonio Cova, soldat napoléonien et pâtissier, depuis 1988 il est dirigé par la famille Faccioli. Jusqu'au bombardement de 1943 il était à côté du théâtre la Scala. En 1950 il a ouvert dans la rue Montenapoleone. Au fil du temps il n'a jamais changé de marque, ressemblant à un blason de la noblesse. “Le salon mondain historique des milanais” a accueilli des artistes, des écrivains, des musiciens, des politiciens et des partisans qui se soulevèrent contre les autrichiens lors des cinq journées de Milan en 1848. Il a accueilli l'élite culturelle de l'époque. Il a vu se succéder à ses tables des personnages comme Mazzini, Boito, Verga et Giuseppe Verdi, immortalisé par une célèbre photo. Il a incarné pendant presque 200 ans l'essence même de Milan. Et il continue à le faire, destination incontestée de tous les adeptes du goût.


TRATTORIA MASUELLI

La tradition bout dans les casseroles

C'est en 1921 que Francesco et Virginia Masuelli, d'origine piémontaise, ouvrent leur auberge. Leurs deux fils Giuseppe et Lorenzo leur succèdent en 1955, puis à l'occasion de la naissance du magazine La gola (1982), l'établissement accueille les réunions des promoteurs de « slow food ». En première ligne Gianni Sassi, déjà concepteur des logos de l'établissement. Les discussions mettent en avant le besoin d'une « cuisine maison en public ». Qui, traduit par Giuseppe (Pino) Masuelli signifie « transférer son âme dans les plats servis aux clients ». L'établissement conserve, dans la fusion des traditions gastronomiques lombardes et piémontaises, la clé de son succès, que l'ambiance reflète parfaitement : des plafonds très hauts, des boiseries sur les murs, des meubles avec des pièces originales des années 30, des chaises Thonet. Depuis 1987, le fils et chef Massimiliano travaille aux côtés de Pino et Tina. Récemment même Andrea (fils de Massimiliano), aide cuisinier formé à l'école Masuelli, est venu rejoindre l'équipe. La continuité de la tradition est assurée.


C. GRASSI VITRIER

Les habits de l'art

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, il y avait déjà une boutique de vitrier encadreur à ce même emplacement. Il s'appelait Castelli. La belle enseigne actuelle, style art nouveau, date de 1925, lorsque Carlo Grassi, avec ses deux enfants, a repris l'activité que seul Pietro a continuée par la suite. Puis au cours des années suivantes ce fut le tour des fils de Pietro, Carlo et Enrico. Aujourd'hui, le fils d'Enrico, Marcello, continue à fabriquer des cadres de toutes les formes et mesures, dans tous les styles et types de bois. Sculptés, vieillis, dorés, argentés, laqués ou polis avec des techniques anciennes dont nous ignorions même l'existence. « L'échantillonnage ne suffit jamais à valoriser chaque œuvre d'art et à satisfaire chaque client ». Explique Marcello. « Nous personnalisons donc le plus possible chacun des cadres ». C'est simple, non ? Il faut seulement quelques dizaines d'années d'expérience pour apprendre à le faire. Seulement trois générations d'artisans. Seulement une passion inépuisable pour « les habits » des œuvres d'art.


Ceux que nous avons appris.
La ténacité, l'orgueil, la passion, le respect et la dignité. La grâce, la sagesse, l'humour, l'espoir et l'ironie. Le fatalisme, la résistance, des histoires passées et des visions futures. Nous remercions « nos » enseignes pour les confessions et l'amertume (qui n'est jamais désespoir). Pour le bel italien (qui est loin d'être acquis). Et pour le ton sec et en même temps doux. Avec cet arrière-goût de sarcasme qui est propre seulement (seulement !) aux milanais « à l'intérieur ».
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